Architectures-Action

ALAIN GUIHEUX
parpaings #02
Avril 1999

1. « L’enjeu de la théorie est aujourd’hui une redéfinition totale de la manière de faire des projets, que j’identifie à l’action ».

Nelson, Nitzschke, Eileen Gray, Prouvé, Renaudie m’intéressent parce qu’ils résonnent avec le présent. L’architecture, comme les autres connaissances, ainsi la philosophie, est une activité cumulative, elle structure et transforme ses concepts. Je ne crois naturellement pas à l’architecte-héros, clone archaïque toujours plus pâle qui réapparait à chaque génération. Produire une architecture nouvelle, c’est savoir dans quel état ses prédécesseurs, quelle que soit la période, ont laissé la question. L’architecture que nous faisons oppose à l’amnésie du système de la mode une transformation continue. Nos projets sont d’abord un raisonnement, une manière de décrypter et d’engendrer. L’enjeu de la théorie est aujourd’hui une redéfinition totale de la manière de faire des projets, que j’identifie à l’action. Architecture comme action: l’architecture, abandonnant sa tradition esthétique, plastique et formelle (ou gesticulatoire), retrouve une efficacité.
Autrement dit nous conduisons une manière de recherche opératoire.

2. « Il s’agit de faire bifurquer le récit, de créer une nouvelle situation »

Le renouvellement irrépressible de la quantité des produits conduit à une invention formelle à laquelle l’architecture, dont les programmes ont au demeurant peu évolué depuis les années 50 (l’invention du mall commercial), ne peut prétendre. En effet, sans demande extérieure nouvelle, pas d’apparition de forme qui porte sa nécessité. Aussi, le monde réel – ce qui se produit dans notre environnement- est-il beaucoup plus performant-innovant que nous. L’architecte comme le designer est conduit ici à développer des récits, des fictions, là à multiplier des formes de collages ou appropriations d’objets ou des séquences qui racontent le présent artificiel de nos paysages.
Nous travaillons sur la modification du récit des lieux tels qu’ils sont, il s’agit de faire bifurquer le récit, de créer une nouvelle situation.

3. « L’utopie actuelle, c’est celle du réel »

Depuis les années 50, l’architecture aura consommé l’utopie. Avec l’Architecture Radicale que l’on tient, suivant ici les analyses de Dominique Rouillard (cf « Architettura Radical » in B.Tschumi, Le Fresnoy, une architecture en projet, 1993), comme l’évènement le plus important depuis l’après-guerre pour l’architecture actuelle, l’utopie devient un roman négatif, une utopie négative, l’inverse du projet de maîtrise. Le mouvement radical se transformera en un récit dont témoigne « Les prisonniers volontaires de l’architecture »(1972), diplôme de Rem Koolhaas.
L’utopie actuelle, c’est celle du réel, réaliser l’architecture de l’utopie et de la dystopie. Nous ne travaillons que sur des projets matériels, matérialistes. Il y a un énorme besoin de faire à partir de cette négociation tendue, limite, avec le réel. Je voudrais que l’espace construit pour Pierre Chareau soit un espace extérieur, public.
Le débat ne se situe plus entre une architecture marginale, artistique, héroïque et parfois poujadiste, écartant les strictes déterminations d’usages et de fonctionnement et une stricte réponse convenue à la demande sociale. L’efficacité à retrouver est du même ordre que l’efficacité du travail traditionnel de l’ingénieur. Cette efficacité retrouvée consiste à produire des situations cohérentes.

4. »Le passage immédiat d’un usage à une utilisation, sans médiation de forme. »

Nous reprenons le travail sur l’usage, qui lui non plus ne produit pas de forme, la tentative de fonder une organisation des lieux uniquement sur l’usage, dans le passage immédiat à une utilisation, sans médiation de la forme. La quête de l’informe et la concentration sur la relation, créent une situation entièrement nouvelle que Candilis et Woods ont proposée et qui ne peut que continuer de nous interroger: une architecture à propos de laquelle on doit abandonner toute préoccupation formelle, ce qui ne veut pas dire esthétique.
A l’opposé des formalismes divers, relancés par les logiciels, les projets que j’ai pu faire n’ont que peu de rapport à la forme. Lieux de Travail, La Ville, le palais du cinéma, Guggenheim, l’Art de l’ingénieur etc.

5. « Le territoire comme intérieur »

Dans divers essais et projets – « Le retrait de l’architecte » (1988) Traverses n° 43, « Entrées sur la scène urbaine » 1988, Cahiers du CCI n°5, préfaces à la traduction française de « Collage city » (1993) et à l’ouvrage « La ville, Art et Architecture » (1994, et dans le projet pour Athènes, nous avons proposé de prendre à la lettre le mot aménagement, tel qu’il s’emploie dans « l’aménagement du territoire », mais qui s’applique d’abord à nos habitations, l’aménagement intérieur. Nous pourrions nous pencher sur les villes avec le même soin que celui que nous accordons à nos domiciles. Dans une Europe connue dans ses moindres recoins, gigantesque jardin public, la métaphore s’impose; dès lors que l’urbain occupe tout le territoire, l’espace public est tout l’espace libre. La géographie est un espace public qui s’étend à l’ensemble des terres occupées, souvent à refabriquer. La fin de la conquête implique un nomadisme recréant une relation privée, attentionnée à l’urbain, comme à un intérieur. L’échelle change également les valeurs esthétiques, c’est pourquoi j’ai proposé les mots de ville somptueuse, de confort, d’ambiance et de luxe du territoire, d’urbanisme expérimental, d’urbanisme des sensations nouvelles, car en effet toute possibilité de s’y arrêter, ou tout simplement même de le voir, transforme l’endroit en espace public. Chareau, c’est un exemple de ville somptueuse, d’espace extérieur réussi. L’objet n’est plus distinct du dehors. L’occupation totale du territoire a étendu l’imaginaire.

6. « Milieu… »

J’ai proposé d’appeler « milieu »(, le livre sur le Fresnoy, 1993, et « Ligne de front » AMC N°69, 1996) ce qui se substitue à l’espace; c’est le lieu où l’on se meut, et il vaut pour l’environnement urbain ou l’intérieur des édifices. L’ensemble des informations sensibles qui nous parviennent et que nous contribuons à modifier ou dont nous changeons la perception constitue l’architecture. Le milieu est visible, matériel, sans profondeur, plat, graphique, ou contradictoirement nuageux, atmosphérique, étendu à tout, liquide, liquidé, liquéfié, de fluidité cytoplasmique. C’est une ligne de pensée qui relie le Crystal Palace, le modulateur espace lumière de Moholy-Nagy, la Tour des vents, l’exposition « Visions of Japan » et la médiathèque de Sendai de Toyo Ito. Dans la conception du « milieu », il n’y a plus de vision perspective, le sujet est pris dans un bain d’informations, de signes et de lumières maintes fois perçu comme caractéristique de la métropole. Il n’est plus face à l’architecture mais pleinement immergé.

7. « Repousser l’architecture sur les parois. »

L’architecture existe comme visibilité, au même titre que les autres objets qui constituent l’environnement. Résonnance avec l’époque, une invention de l’apparence serait plus créatrice d’intelligence et de compréhension de notre temps que les certitudes patiemment élaborées. Le graphisme, le collage ou le tissage de nos façades incertaines s’opposent aux vérités durables de l’architecture qui s’est dite moderne. La matérialité visible rend compte du caractère d’artefact de l’architecture, nouvelle réalité pour une société d’individus toujours prompts à accepter de vraisemblables preuves de leurs sensations et de leurs images d’eux-mêmes. Les questions seront relatives au confort, à la climatisation. Repousser l’architecture sur les parois.

8. « Un travail sur la procédure et le dispositif »

La maison du peuple de Clichy est un des maillons clés d’un travail sur la procédure et le dispositif. Cette architecture ne tient pas son effet de sa présence, mais de son fonctionnement en tant que dispositif, de ce qu’elle engendre au-delà d’elle-même. Le projet n’est pas achevé de par sa propre existence, il vise à produire des effets en dehors de lui: machine à percevoir, à inventer des usages, à produire des transformations, effets sociaux ou sensations.
Le déplacement de l’attention de l’objet plastique vers le dispositif, mécanique, visuel, fictionnel, analytique, mais aussi invisible – un projet ne tient plus nécessairement à la production d’une forme ou d’un objet- et stratégique -l’architecture comme projet de développement- ne fait retour que bien tard dans le siècle mais a des conséquences immenses sur le mode de conception et constitue un redéploiement total de l’invention architecturale.

9. « Le sujet contemporain. »

Chez Le Corbusier, il y a eu une pensée du sujet, et à la limite surtout chez lui, quand bien même, entre tubes digestif et respiratoire, il sera passé à côté de toutes les grandes figures du sujet: ni celle de l’homme des foules, ni celle des déambulations surréalistes, de l’inconscient ou du rêve, ni celle du flâneur. Les architectes contemporains, abandonnant tout projet progressiste, on laissé la représentation et l’invention fictionnelle du sujet à d’autres fabricants d’images, littéraires, cinématographiques, journalistiques ou publicitaires alors même que « l’existence » n’a jamais été autant individualisée.
Une des tâches de l’architecte c’est de proposer tant des personnages que des sujets contemporains.

10.  » Il est stupide d’abandonner le réel, le social, la vie quotidienne, comme on l’a fait depuis le milieu des années 70″

Plus longtemps qu’ailleurs, l’architecture en France a été voulue comme un progrès, beaucoup plus que pour les Anglo-saxons et même Les autres latins. Le contenu social, volontaire, positif, de l’architecture, qui était le coeur de la quête de Renaudie et de l’AUA, est l’essentiel de notre travail. Il faut toujours convaincre le politique de la nécessité de standards élevés. « Elever les conditions d’habiter » est un thème magnifique que j’ai exposé à New York.

11. Les « longs murs »: action et procédure (2)

L’Athènes contemporaine s’est majoritairement construite sans urbanisme et plutôt sans réglementation ni intervention de l’Etat. Les conséquences négatives en sont connues: absence de transports en commun, de réseaux d’assainissement, circulation invraisemblable, pollution maximale, finances inexistantes avec pour conséquence l’impossibilité de conduire des opérations d’urbanisme. A contrario, la ville présente aujourd’hui une homogénéité formelle, nappe continue grise, unité des constructions d’une ville basse qui conduit à mettre en valeur le paysage antique en créant une relation entre un tissu bas, les collines et l’Acropole.
Tout projet pour Athènes ne peut que se penser comme « pied-de-nez » à la charte d’Athènes en lui opposant un urbanisme d’utopie faible. Pour le site des « Longs Murs », cette route fortifiée qui reliait Athènes au Pirée, et compte tenu- aussi- de l’impossibilité d’acquérir une maîtrise du sol, il ne pouvait être question de poser l’hypothèse d’une opération d’urbanisme de conquête. L’urbanisme de situation n’implique pas des réalisations formelles a priori, mais des actions et procédures, présences du temps dans le projet qui aboutissent à changer la destination et la valeur du lieu. C’est une situation qui est modifiée, et une nouvelle conscience du site est révélée.
Des actions réelles sur un site réel: ce sont des interventions très matérielles.

Une procédure se substitue à une image, aux dessins traditionnels des consultations d’urbanisme, vestige d’un passé où l’architecture décidait de la forme de la ville. Des sensations inédites mais simples sont expérimentées: sommeiller sur le toit d’un immeuble, traverser une oliveraie qui a pris place dans une rue, trouver une plage de sable au milieu des ruines, rencontrer un climat humide, trouver des végétations exotiques ou non. D’autres sensations. L’attraction. Aujourd’hui, la zone des Longs Murs ne concerne que des activités de petites industries traditionnelles: on y construit peu de logements, les emplois tertiaires modernes s’installent ailleurs. Dans ce cas particulier, la valeur du projet, ce sera sa capacité à attirer d’autres activités, le logement et les services, l’éducation et la recherche, à créer l’attraction elle-même en quelque sorte. L’attraction sera le caractère de ce long espace. Le projet déplace le projet, considérant que « les longs murs » est un vide à instituer. Les immeubles viendront ultérieurement.
Quels sont les lieux fréquentables pour l’homme contemporain qui met au second plan les valeurs d’enracinement? Travailler à l’invention d’une société sans lieux, absence qui cependant serait immédiatement appropriable, invention d’une ville territoire qui n’impliquerait pas de rapport d’identification, réalisation de non-lieux dotés d’existence. Un nomadisme de sédentaires qui s’approprient tous les lieux, s’y recréant une relation privée, attentionnée à la ville. Situation et action. Une architecture de situation fait voir l’environnement, ou en change le sens. Une architecture d’action autorise des comportements. L’architecture est une machinerie simple . Pour le projet des « longs murs », nous cherchons à changer le statut du lieu, afin qu’il implique d’autres usages et génère un autre climat urbain et d’autres richesses. A la ville moderne à prix réduit se substitue une ville maximale, somptueuse donc; e confort du territoire, l’humeur des territoires, un hommage de la ville à ses habitants.

Une ruine moderne. Le site est transformé en un axe où se rejoindront les « longs murs » d’Athènes et l’arrêt de l’activité actuelle, une archéologie antique et une archéologie du présent. Le terrain abandonné et ruiné devient le lieu enchanté d’un dépaysement surréaliste dans des passés si lointains les uns des autres. Mais tous les aménagements seront décisivement contemporains: ils n’auront pas de forme.
Nous pratiquons plusieurs mises en ruine:
– 1. le bâtiment est abandonné. Il demeure visitable, on s’y promène, il devient un lieu de création artistique, d’interventions.
– 2. Le bâtiment est réaffecté et légèrement modifié, par exemple par une couleur nouvelle de la façade.
– 3. Seul un mur est conservé, une façade, entre autre pour isoler du bruit, ou pour orienter les vues.
– 4. Le bâtiment est totalement démoli, les gravats sont laissés en l’état ou enlevés.
– 5. Les gravats sont concassés et réalisent une plateforme, un nouveau sol qui est une couche de passé.
Un certain nombre d’actions-transformations s’y déroule dans le temps:
11.09.1998.
– La zone est déclarée inconstructible. C’est la seule règle d’urbanisme vraisemblablement applicable aux site des « longs murs ».
– Tout usage nouveau du terrain ( soit par de nouveaux occupants, soit pour de nouvelles activités) est empêché. La revente des terrains impossible. L’héritage n’est plus transmis et le site se transforme en friche. Cette phase est la plus incertaine et la plus longue: ces mesures induisent des manifestations de propriétaires.
16.02.2001.
– On institue des droits de passages sur les terrains privés.
– Les chantiers éventuels et résiduels sont arrêtés.
– La zone est rendue piétonne. Tout d’abord, des chicanes réduisent les facilités d’accès. Les accès routiers sont limités à ceux qui y ont activité.
– L’entretien, déjà très faible, est arrêté, sauf celui des plantations. Le sol est soumis à des marquages, scarifications qui changent son statut.
– Des plantations spécifiques sont réalisées.
– Des cultures agricoles sont réintroduites sur certains terrains.
18.09.2006.
– Des grands filets sont installés, proches de ceux des stades de base ball ou de golf au Japon et des éclairages puissants également sur le principe des équipements sportifs mettent en évidence la zone.
– Des ambiances humides et vaporeuses sont créées. Elles stoppent la poussière environnante.
– Des passerelles et des belvédères sont construits pour traverser la zone des Longs Murs.
– Des fouilles sont réalisées selon les besoins en sensations.
24.04.2011.
– On annonce un plan d’urbanisme pour les terrains environnants, extérieurs aux « longs murs ». Le plan est très favorable à la construction. Un plan de réseau et d’assainissement est réalisé.
– Des activités sont installées: parcours sportifs, pistes cyclables, promenades littéraires, romantiques, effrayantes et dangereuses.
– Des fonctions culturelles (actions artistiques extérieures, jardins thématiques), de distraction ( cinéma de plein air, musique) et de soin du corps sont réintroduites dans certains bâtiments (plages, bains, solariums, aviron et voiliers pour enfants). Des équipements plus importants y sont nécessaires. Ils sont en souterrain. Des musiques, des écrans, des éclairages sont disséminés dans le sol. Les plafonds sont transparents. On y marche. Espace public involontaire. Le projet aboutit à créer la désertification de la zone devenue un espace public romanesque, oasis surréaliste, incertain, disponible à la pensée.
20.10.2015.
Le projet a réussi. C’est un lieu de contrastes extraordinaires, les personnages y sont baignés du calme des scènes privées des tableaux de Matisse ou celles intimes de Bonnard. C’est un album de photographies de la vie paisible et de la villégiature. Mais d’autres endroits sont des images de la destruction et des zones désaffectées des grandes villes et de leurs cortèges d’inhumanités de la vie quotidienne. Pour les uns et les autres, « les longs murs » réunit des scènes de la vie actuelle.

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1. Les architectes et designers suivants ont collaboré à ces projets et réflexions: Dominique Rouillard, Valéry Didelon, Christelle Gualdi, Nathalie Crinière, Ghuislain His, Iva Klekova, Gilles Ménétrier.

2. Athènes, « La ville en éclat », est une consultation internationale d’urbanisme organisée en 1997. Les projets de 15 équipes internationales, parmi lesquelles Frédéric Borel, Nasrine Seraji, Michel Bourdeau, Eleni Gigantes, Takis Koubis, Raoul Bunschoten, Richard Scoffier ont porté sur le site des « longs murs » qui relie Athènes au Pirée. Le projet – un projet-manifeste – présenté ici est celui d’une équipe autour d’Alain Guiheux, Eric Bartolo, Aubin Fréchon, Laurent Lagadec, Nicolas Ourdas, Nana Poirel.